Comme je vous l’ai prédit, l’histoire de la pandémie de grippe H1N1, qui a été créée à partir de zéro, et son vaccin, peuvent causer au public l’impact du scandale des colliers sur l’ancien régime.
Les squelettes sortent enfin, un à un, des placards. Voici l’un des plus frappants : les études qui vantaient l’efficacité du Tamiflu ont été maquillées, la « colère » soigneusement gommée pour garantir des résultats flatteurs.
Pendant des années, Roche, le laboratoire derrière le Tamiflu, n’a cessé de proclamer que son antiviral pouvait prévenir les complications liées à la grippe. Mais une enquête britannique a dévoilé un enchaînement de manipulations et de tours de passe-passe. Retour sur une construction méthodique du storytelling pharmaceutique.
Manipulation ? Beaucoup de chercheurs n’en doutent pas. Roche a su convaincre la majorité des autorités sanitaires de la planète des bienfaits du Tamiflu. Pour se laisser convaincre, il fallait tout simplement détourner le regard des études invisibles, jamais rendues publiques, celles qui auraient pu refroidir l’enthousiasme général. Mais voici comment ce mirage s’est dissipé.
Les protagonistes du dossier Tamiflu
L’oseltamivir, commercialisé sous le nom de Tamiflu, prétendait être l’arme fatale contre la grippe. Roche annonçait des chiffres spectaculaires : réduction des hospitalisations de 61 %, des complications respiratoires de 67 % et du besoin d’antibiotiques de 55 %.
Le réseau Cochrane, reconnu pour ses analyses indépendantes en épidémiologie, s’est penché sur l’efficacité des traitements contre la grippe. Le Dr Tom Jefferson et son équipe ont publié, en 2006 puis en 2008, des analyses soulignant que Tamiflu pouvait alléger les symptômes et, à fortes doses, faire chuter les complications respiratoires basses de 68 %, mais cette assertion dépendait d’une méta-analyse de 2003 menée par Laurent Kaiser, où toutes les études avaient été financées par Roche.
Kaiser avait combiné dix études : d’après cette compilation, Tamiflu diminue les complications bactériennes de 55 %. Mais sur ces dix études, huit ne sont jamais sorties des tiroirs. Seul Kaiser avait accès à l’ensemble, le reste de la communauté scientifique en a été privée. Sur les deux études partagées, l’une plaidait pour Tamiflu, l’autre pas.
L’alerte japonaise
C’est du Japon que viendra le doute. Le Dr Keiji Hayashi, pédiatre, refuse de croire sur parole cette compilation qu’il lui est impossible de vérifier. Son pays avait absorbé 80 % de la production mondiale de Tamiflu : la moindre incertitude devenait aussitôt un sujet majeur. De son côté, le Dr Rokuro Hama, responsable de la pharmacovigilance japonaise, avait déjà repéré de rares mais sévères effets secondaires chez les enfants. Hayashi s’interroge : les bénéfices valent-ils ces risques ?
En juillet 2009, il fait part à Tom Jefferson de ses soupçons et souligne une évidence : l’affirmation phare sur les complications respiratoires provient plus du travail de Kaiser que des constats directs de Cochrane. Il précise que, parmi les auteurs de cette méta-analyse, se trouvent quatre employés de Roche ainsi qu’un consultant du laboratoire, le Pr Frederick Hayden. Sa requête : une réanalyse sur données brutes, et non sur des synthèses partielles.
Au même moment, les autorités sanitaires britanniques poussaient elles aussi Cochrane à mettre à jour son évaluation du Tamiflu. Quand Jefferson a sollicité l’accès aux données originales, Hayden répond qu’il n’a plus les fichiers, égarés lors de déménagements de bureaux. Selon lui, Roche devrait pouvoir les retrouver, mais rien ne viendra non plus du Dr Kaiser.
Des portes closes et des informations diluées
Face à l’opacité, un journaliste scientifique de Channel 4 News, Tom Clarke, cherche à en savoir plus. Avec le producteur Philip Carter, ils interpellent Roche. Un premier contact s’établit : coordonnées transmises, attente qui s’éternise. Au final, la seule réponse concrète de Roche sera une proposition de confidentialité, interdisant à Jefferson toute publication des résultats complets. Il obtient pour toute promesse : la possibilité, peut-être, de publier des « conclusions » choisies.
L’échange tourne court. Roche finit par transmettre des extraits partiels : quelques tableaux, rien qui permette de vérifier l’ensemble ou de reconstituer les dénominateurs. Les bases de randomisation, les critères d’inclusion, la répartition des groupes, restent flous, voire introuvables. Les informations sont inexploitables. Roche promet de donner plus, mais au final, la date butoir est largement dépassée.
Le Tamiflu chute face à la réalité
Cochrane, contraint, met de côté l’ensemble des études concernées par la méta-analyse de Kaiser, soit les deux tiers du panel. Publiée dans le BMJ, la nouvelle évaluation montre que Tamiflu ne limite plus les complications à hauteur de 67 %, mais de 45 % seulement, avec un résultat qui n’a aucune valeur statistique probante. L’équipe de Jefferson écrit sans détour que les éléments disponibles ne prouvent pas que l’oseltamivir empêche les complications sérieuses de la grippe.
Côté Roche, David Reddy tente de justifier le manque de transparence en évoquant la présence d’informations sensibles sur les patients. Pourtant, des chercheurs, médecins et autorités sanitaires y ont eu libre accès. La demande d’un engagement strict de confidentialité visait surtout à maintenir le contrôle sur les résultats. Lorsque Roche publiera finalement les rares résultats, leur faiblesse saute aux yeux.
Peu avant la publication de Cochrane dans le BMJ, les auteurs de la méta-analyse de 2003 admettent eux-mêmes dans une lettre que les différences entre Tamiflu et le placebo ne sont pas statistiquement notables pour les complications les plus graves. En 2003, pourtant, ils affirmaient l’inverse avec aplomb, Tamiflu réduirait complications, prescriptions d’antibiotiques et hospitalisations, chez tous les types de patients, même à risque.
Les nouveaux documents de Roche permettent de dessiner une réalité bien moins reluisante : Tamiflu n’apporte, sinon rien, que peu d’avantages contre les complications de la grippe. Pourtant, ces limites étaient connues des organismes européens, français, américains… mais en 2009, ces institutions continuent à soutenir le contraire ! Certaines agences, comme la FDA aux États-Unis, reconnaissaient déjà que Tamiflu n’empêchait pas les infections bactériennes secondaires. Mais la France a commandé vingt-quatre millions de boîtes, alors même que le médicament ne fait pas mieux que des traitements basiques.
Dans ce contexte, des voix s’élèvent. Le président du Comité santé du Conseil de l’Europe, Wolfgang Wodarg, s’adresse ouvertement au secteur pharmaceutique et aux politiques. Selon lui, tout a été orchestré pour installer la peur, orchestrer la demande.
La médecine basée sur les preuves reste une promesse bien fragile dès lors que l’on interroge la légitimité de ces « preuves ». Cette affaire Tamiflu le rappelle avec force : le monde des études cliniques n’échappe pas à la mainmise des intérêts économiques et à la manipulation. Derrière le vernis scientifique, la précarité de certaines certitudes déroute et inquiète.
Chercher la vérité et courir derrière le profit restent deux chemins incompatibles.
L’exemple de l’homéopathie : les rares praticiens qui ont osé s’attacher à une évaluation clinique honnête ont affronté le sarcasme, l’hostilité, parfois même l’exclusion.
Quant à moi, j’ai bâti ma carrière sans jamais flatter mes patients avec des traitements inutiles, ni céder à la pression de l’allopathie par facilité. L’humanité, l’intégrité personnelle, voilà ce qui a toujours compté. Ceux qui empruntent cette voie, même au soir de leur vie, peuvent reposer tranquilles : ils ont mis leur conscience en équilibre devant ce qui les dépasse, persuadés d’avoir agi juste.
Hahnemann.
Quand la science se tait, la santé publique avance sur un fil. Rien ne dit que l’affaire Tamiflu restera une exception : c’est un révélateur, une piqûre de rappel. Qui, demain, se dressera pour réaffirmer que l’intérêt collectif vaut mieux que les profits d’une industrie ?

